Affiche du film Voir du pays

Voir du pays

de Delphine Coulin et Muriel Coulin
Bande annonce
Film français sorti le 7 septembre 2016
Avec Ariane Labed, Soko, Ginger Roman, Karim Leklou, Andreas Konstantinou, Makis Papadimitriou, Alexis Manenti, Robin Barde, Sylvain Loreau, Jérémie Laheurte, Damien Bonnard, Jean-Yves Jouannais, Pierre Deverines
Genre : Drame
Durée : 1 h 42

Deux jeunes militaires, Aurore et Marine, reviennent d’Afghanistan. Avec leur section, elles vont passer trois jours à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles, au milieu des touristes en vacances, pour ce que l’armée appelle un sas de décompression, où on va les aider à « oublier la guerre ». Mais on ne se libère pas de la violence si facilement…


Critique

Au-delà de ses qualités cinématographiques indéniables et de ses interprètes remarquables, voilà enfin un film salutaire qui aborde deux thématiques ignorées, voire tabous dans le cinéma français (au contraire du cinéma américain ou scandinave) : le vécu et le traumatisme des soldats français engagés sur les conflits extérieurs (ici l’Afghanistan depuis 2001) et la place des femmes dans le contingent. Nous allons suivre le retour du terrain via le « sas » d’une section d’Afghanistan et notamment celui d’Aurore et de Marine, deux jeunes femmes soldats, amies d’enfance, originaires de Lorient. Une ville de tradition militaire, frappée par le chômage, où l’engagement dans l’armée est synonyme pour de nombreux jeunes d’un emploi sûr et la possibilité de « voir du pays ».

Mais qu’est-ce que le SAS ? Depuis 2008, avant le retour en permission ou plus définitif en France, l’armée impose à ses soldats un sas de décompression dans un hôtel luxueux. Au programme : détente, thalasso, sport, balades et fêtes, mais aussi réunions avec psychologues et simulateurs de situations pour tenter de déconstruire les traumas liés aux faits de guerre vécus. Ici rendez-vous pour Aurore, Marine et ses compagnons de combat dans un hôtel de Chypre, au milieu des touristes insouciants, peu préoccupés par la guerre à quelques centaines de kilomètres des côtes. Et puis il y a les séances de remise en condition où chacun doit exprimer avec l’aide d’un simulateur les moments les plus douloureux. Il y a les taiseux qui s’y prêtent sans grâce et ne lâchent rien et au contraire certains qui se libèrent de ce que l’on a longtemps tu : les incohérences du commandement dans des situations de stress, la lâcheté de certains, les copains abandonnés sous le feu pour un sinistre réalisme comptable de la hiérarchie. Et peu à peu se fissure l’unité du groupe.

Et d’ailleurs tous ces jeunes qu’ont-ils vu du pays ? Entre les longs temps d’attente et d’ennui et les moments de combat où tout se passe tragiquement si vite, pas grand chose. D’autant que la réalité encore plus virtualisée par les simulateurs dont on peut se demander s’ils ne servent pas à rendre moins tangibles des faits que ces militaires n’auraient jamais dû voir.

Face à cela, chacune à sa façon, les deux femmes génialement incarnées par Ariane Labed et la chanteuse/actrice Soko vont montrer une force et une intelligence que les garçons qui semblent nettement plus marqués et désemparés n’ont plus. Et tout en ayant un regard aiguisé et lucide sur notre état de guerre et les générations de polytraumatisés que nous nous préparons, les sœurs Coulin, après le formidable 17 Filles posent un regard fascinant sur une féminité en lutte dans des combats qui sont encore loin d’être gagnés.