Affiche du film Poésie sans fin

Poesía sin fin

de Alejandro Jodorowsky
VOSTFR
Bande annonce
Film français et chilien sorti le 5 octobre 2016
Avec Adan Jodorowsky, Pamela Flores, Brontis Jodorowsky, Leandro Taub, Jeremias Herskovits
Genre : Biopic, Drame, Fantastique
Durée : 2 h 08

Dans l’effervescence de la capitale chilienne Santiago, pendant les années 1940 et 50, « Alejandrito » Jodorowsky, âgé d’une vingtaine d’années, décide de devenir poète contre la volonté de sa famille. Il est introduit dans le cœur de la bohème artistique et intellectuelle de l’époque et y rencontre Enrique Lihn, Stella Diaz, Nicanor Parra et tant d’autres jeunes poètes prometteurs et anonymes qui deviendront les maîtres de la littérature moderne de l’Amérique Latine. Immergé dans cet univers d’expérimentation poétique, il vit à leurs côtés comme peu avant eux avaient osé le faire : sensuellement, authentiquement, follement.


Critique

Mais boudiou, qui nous révèlera la nature de la potion magique que boit chaque matin l’incroyable Alejandro Jodorowsky, cinéaste, écrivain, poète, auteur de BD et… cartomancien fantasque et génial ? À 87 ans, le bougre nous laisse une fois de plus baba avec un nouveau film libre et époustouflant.

Se situant dans la directe continuité du déjà splendide La Danza de la realidad, qui revenait sur l’enfance tourmentée du cinéaste dans une petite ville du grand nord chilien en bordure du désert d’Atacama, Poesia sin fin, au titre si doux, aurait pu tomber dans la nostalgie d’une jeunesse disparue puisqu’il s’attache à l’adolescence puis la vingtaine du jeune Jodo aspirant poète dans le Santiago bohème et artiste des années cinquante.

Mais non, convoquant à la fois surréalisme et effets spéciaux bricolo à la Méliès, Jodorowsky fait feu de mille audaces. Un exemple : son quartier, sa ville ont changé ? Pas de souci, sur les façades actuelles il fait projeter de grandes photos en noir et blanc du Santiago de l’époque ! Il se rappelle ou imagine des personnages tous plus fantasques les uns que les autres : son ami poète décide par défi de traverser la ville en ligne droite ? Qu’à cela ne tienne, les deux complices feront fi des jardins privatifs voire des tablées familiales pour arriver à leur but. Il y a aussi le café Iris, lieu de rendez-vous d’Alejandro et ses amis où tous les serveurs semblent des croque-morts au milieu de clients endormis comme dans un conte gothique. C’est dans ce lieu mythique que le jeune homme rencontrera sa muse pour quelques mois, une artiste furibarde qui le promènera par les couilles (les images donneront tout son sens à l’expression…). Un personnage truculent incarné par la voluptueuse Pamela Flores, soprano dans la vraie vie, qui interprète aussi la mère d’Alejandro, femme protectrice qui tentait de protéger l’enfant de son père autoritaire et violent tout en vocalisant toutes les misères de leur vie familiale.

Cet étonnant imbroglio, où une même actrice joue donc la mère et l’amante dans un délire très fellinien, où les deux fils du réalisateur jouent respectivement le héros lui-même (Adan, le cadet) et son père (Brontis, l’aîné), répond à ce que Jodorowsky définit comme du cinéma psycho magique. Le cinéaste, qui a publié un livre intitulé « le Théâtre de la guérison », croit aux valeurs curatives de l’art, un art qui cicatrise peut-être les blessures du passé, longtemps enfouies. Ressusciter un père à qui Jodorowsky ne parlera plus ou si peu après son départ du Chili. Évoquer des fractures de manière poétique, comme cette scène où le tout jeune et encore soumis Alejandro pète les plombs lors d’une réunion familiale, en profitant pour égratigner la religiosité juive avant d’attaquer à la hache l’arbre du jardin, rupture symbolique s’il en est, pour finir par prendre la fuite.

Écho vibrant de ses grandes œuvres psychédéliques des années 70-80 (El Topo, Santa sangre, La Montagne magique, le film dont Jodorowsky dit qu’il permet de connaître les effets du LSD sans le consommer), Poesia sin fin est une œuvre unique, autant dans sa facture que dans l’aventure de sa production, rendue possible par quelques rencontres improbables voire miraculeuses et par la mobilisation de milliers de souscripteurs anonymes. Mais on ne doute pas une seconde, vu l’énergie et la force créatrice de l’octogénaire, éternel lonesome cowboy d’un cinéma artisanal et magique, qu’il arrivera au bout de sa trilogie très librement adaptée de sa propre vie, avec le volet narrant son arrivée en France, sa rencontre avec André Breton, le mime Marceau, Maurice Chevalier, puis de ses compagnons de route Arrabal et Topor. On a déjà hâte.