Affiche du film Les innocents

Les innocents

de Jack Clayton
VOSTFR
Bande annonce
Film britannique sorti le 1 avril 1962
Avec Deborah Kerr, Martin Stephens, Pamela Franklin, Peter Wyngarde, Megs Jenkins, Michael Redgrave
Genre : Fantastique, Horreur, Thriller
Durée : 1 h 39

À la fin du XIXe siècle, Miss Giddens, une jeune institutrice, est chargée d’éduquer Flora et Miles, deux enfants, dans un vieux manoir. Elle découvre bientôt que ces derniers sont tourmentés par les fantômes de deux personnes décédées quelque temps auparavant…


Critique

Dans le genre fantastique intelligent, angoisse subtile, ambiance gothique portée à son apogée d’élégance et d’efficacité, on n’a sans doute jamais fait mieux. Les Innocents est un grand film méconnu, mais qui a durablement marqué l’histoire du cinéma, au point d’inspirer l’espagnol Alejandro Amenabar quand il décide de réaliser Les Autres il n’y a pas si longtemps… Le scénario magistral du film adapte le célèbre roman de Henry James Le Tour d’écrou. Ou plutôt Truman Capote et William Archibald adaptent l’adaptation qu’en avait faite Archibald dix ans auparavant pour un spectacle théâtral.

Fin du xixe siècle. Miss Giddens, institutrice, jeune vieille fille, accepte un premier emploi de gouvernante auprès de deux orphelins dans un vaste manoir de la campagne anglaise. Des phénomènes étranges éveillent en elle la conviction croissante que les enfants sont sous l’emprise des fantômes de l’ancienne gouvernante et du jardinier, dont on apprend qu’ils étaient amants et qu’ils avaient noué une relation très forte avec les enfants…

Jusqu’au terme de son roman, Henry James maintient l’ambiguïté : les phénomènes surnaturels arrivent-ils vraiment ou sont-ils le produit de l’imagination de la gouvernante ? Les enfant sont-ils manipulés par des fantômes ou manipulent-ils une vieille fille facile à impressionner et qui, à son tour, les tourmente de sa propre torture ? Le film est parfaitement fidèle à l’esprit de James, et son éclatante réussite consiste à incarner et à démultiplier les ambiguïtés du texte avec les moyens propres au cinéma.

Ainsi la beauté des Innocents tient à l’alliance de qualités plastiques et littéraires. D’abord une rare précision, une rare complexité psychologique des personnages, grâce aux dialogues écrits par Truman Capote, qui tissent entre les êtres des relations d’une grande intensité, tout en maintenant l’opacité des âmes. Ensuite la mise en scène de Jack Clayton, servie par le noir et blanc de Freddie Francis, convertit l’intrigue psychologique en drame de l’espace et de la matière. Nulle part mieux que dans Les Innocents n’apparaît la vérité matérialiste du fantastique cinématographique : un art d’explorer les limites du visible et de l’invisible, du proche et du lointain, de convertir le diaphane en minéral, le transparent en opaque, de pétrifier les roses, de transformer en larme une goutte de rosée. Boîte à musique, comptine inquiétante, fantômes dans la lande, visite à la bougie des couloirs ténébreux : tout l’attirail fantastique gothique est employé par Clayton, mais au service d’une terrifiante enquête sur la puissance de l’esprit, d’une exploration équilibriste de la frontière qui sépare – et qui en même temps autorise la contagion réciproque – de la matière sensible et de l’invisible intérieur de l’âme. Deborah Kerr est extraordinaire, totalement habitée par son personnage, et les deux gamins sont aussi charmants qu’inquiétants.

(d’après C. Neyrat, enseignant et critique de cinéma)