Affiche du film Tous les chats sont gris

Tous les chats sont gris

de Savina Dellicour
Bande annonce
Film belge sorti le 15 juin 2016
Avec Bouli Lanners, Manon Capelle, Anne Cœsens, Dune de Braconier
Genre : Drame
Durée : 1 h 27

Paul a 46 ans. Il est détective privé. Dorothy a presque 16 ans. Elle est en pleine crise identitaire. Il vit en marge de la société bien-pensante bruxelloise, elle a grandi en plein dedans. La seule chose qui les lie est le fait que Paul sait qu’il est le père biologique de Dorothy. Récemment de retour au pays, Paul revoit Dorothy. Troublé, il l’observe, sans oser s’approcher. Mais tout bascule le jour où Dorothy vient lui demander de chercher son père biologique…


Critique

Avec un titre pareil on se doute que la nuit n’est pas bien loin. Mais pour que son sens s’éclaire complètement, il faudra attendre la fin du film… Tout commence par la frustration de plus en plus pesante qui plombe le quotidien d’un homme, un cinquantenaire blasé, un étrange détective privé, le prototype même du antihéros tout droit sorti d’un sombre polar. Le genre ours bourru désabusé, qui ne cherche même plus à plaire, ni à se faire mousser (Bouli Lanners : juste parfait !). Prendre les gens en filature, c’est la routine de Paul : aucun suspense, dans le fond. Les hommes et leurs noirceurs lui sont devenus tellement prévisibles, risibles… Sauf que ça ne le fait plus trop marrer. S’il continue nonchalamment de travailler un peu, c’est plus par habitude que par conviction. Il se contente de vivoter sans rien attendre d’un horizon qui paraît tout bouché et où rien ne brille. Si ce n’est… un espoir ou une envie : partir à la recherche du temps perdu…

C’est ainsi qu’il se pointe devant un pavillon, la gueule enfarinée, pour, après des années de silence, parler à son ex… Cette dernière, comme on s’en doute, le reçoit vertement, peu fière de cette ancienne relation… Elle a refait sa vie, a une très jolie fille de quinze ans (Dorothy), un gentil garçonnet et un mari aimant… Alors, les états d’âmes de Paul, elle s’en moque totalement. Elle le chasse donc sans ménagement, comme elle l’a toujours fait, à coup de culpabilisation. Elle ne voit qu’une chose… protéger son foyer, sa quiétude.

Dorothy, elle, ne se sent pas à sa place dans cette famille idyllique, comme si elle en était un élément rapporté. Est-ce de la jalousie par rapport à son cadet qu’on dorlote particulièrement ? Est-ce la crise d’adolescence qui la tarabuste ? Elle ne cesse d’asticoter sa mère et regarde son père froidement, comme si elle n’était pas la chair de sa chair. Elle provoque, questionne : « Pourquoi papa n’apparaît-il jamais sur les photos avec moi bébé ? ». Le « C’est lui qui tenait l’appareil… » que serine sa mère ne la satisfait plus. La révolte sourd, et seule sa grande amie et confidente Marie-Anne lui permet de tenir le choc, de s’évader un peu, de plus en plus même.

Jusqu’au moment où elles aperçoivent ce drôle de mec qui à l’air de les observer et qu’elles traitent d’emblée de pédophile… Devant une bande d’ados endiablés, Paul est contraint d’avouer : il mène une enquête… C’est alors que Marie-Anne va avoir une idée de génie pour aider Dorothy à faire la lumière sur ses origines, partir à la recherche de son géniteur… Mais on n’en dira pas plus ! Hormis que les quêtes de Paul et Dorothy vont les rapprocher, lui le nihiliste absolu, elle la jolie femme en devenir.

C’est une rencontre atypique entre deux êtres, deux générations qui avaient tout pour se fuir, hormis leur spleen respectif. Et c’est le centre du motif de ce joli film, tellement touchant et finalement joyeux. La toute jeune Manon Capelle (Dorothy), dont c’est la première apparition (remarquable !) à l’écran, joue tout en finesse, composant des nuances d’émotion qui filent de vrais frissons. Quant à Bouli ! Si on n’avait pas le même âge, je lui demanderais bien de m’adopter ! Il n’est de plus belles familles que celles que l’on s’invente…