Affiche du film Le ciel attendra

Le ciel attendra

de Marie-Castille Mention-Schaar
Bande annonce
Film français sorti le 5 octobre 2016
Avec Sandrine Bonnaire, Noémie Merlant, Naomi Amarger, Clotilde Courau, Zinedine Soualem, Yvan Attal
Genre : Drame
Durée : 1 h 44
Sonia, 17 ans, a failli commettre l’irréparable pour « garantir » à sa famille une place au paradis. Mélanie, 16 ans, vit avec sa mère, aime l’école et ses copines, joue du violoncelle et veut changer le monde. Elle tombe amoureuse d’un « prince » sur internet. Elles pourraient s’appeler Anaïs, Manon, Leila ou Clara, et comme elles, croiser un jour la route de l’embrigadement… Pourraient-elles en revenir ?

Critique

« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans… Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade… » À l’époque de Rimbaud, on pouvait s’embraser dans de candides envolées lyriques ! La jeunesse avait droit à l’insouciance, elle était l’âge de tous les possibles. On osait inventer un monde idéal, tissé de paix, se griser d’amour et d’amitié. Puis les tilleuls laissèrent la place à l’asphalte, la promenade au zapping ou au surf sur internet. Les babillages se transformèrent en tchat, les belles expressions en smileys. Qu’est ce qu’avoir dix-sept ans maintenant, alors que les adultes semblent avoir abdiqué leurs rêves ? Comment aborder sans frémir un avenir tout bouché, promis au chômage, aux compromis ? À dix-sept ans, on a eu le temps de comprendre que les pollueurs ne sont pas les payeurs. Que les puissants ne sentent pas la puanteur de leur argent. Qu’ils sont en outre sourds aux cris des peuples affamés, aveugles face aux enfants qui meurent aux portes de la Méditerranée. Avoir dix-sept ans dans nos sociétés malades, au consumérisme hypertrophié, c’est avoir envie de fuir ou d’enfouir sa tête dans le sable pour ne plus voir à son tour. Mais c’est aussi le temps de la révolte, celui où l’on se met en quête de ses semblables, ceux qui veulent faire la peau au capitalisme. Si autour de soi, on ne voit pas d’alternative, on s’en va fouiller dans les réseaux sociaux où l’on découvre des sites aux titres séduisants : « Et si on changeait le monde ? ». De quoi épancher sa soif d’idéaux.

C’est ainsi que Mélanie, rousse jeune fille un brin timide, rencontre un garçon charmant, presque un prince sorti des Mille et une nuits. Elle se montre curieuse puis de plus en plus subjuguée par cet être qui parait si bien la comprendre. Elle boit avidement ses paroles, se gorge de chaque compliment qu’il lui fait. La voilà qui vibre, s’émancipe, se sent valorisée. Il est désormais essentiel à sa vie sans qu’ils se soient jamais croisés… C’est comme une toile d’araignée virtuelle, méticuleusement tissée au fil des sentiments de Mélanie et dont il sera difficile de s’extraire. C’est également ainsi que Sonia, la jolie brunette, rentrera dans un cercle de filles qui seront comme autant d’âmes-sœurs, de confidentes. En leur compagnie elle se sentira rassurée, heureuse d’être écoutée, comprise. De points communs en idées communes, elles donneront un nouveau sens à leur vie, convaincues d’avoir trouvé une voie pour purifier le monde. Sonia sera galvanisée par ce groupe qui la rend plus forte, courageuse.

Mélanie, Sonia… Deux jeunes filles intelligentes, brillantes, choyées, dorlotées, élevées dans des milieux cultivés, juste cueillies à un moment charnière de leur vie. Elles pourraient être vous, elles pourraient être moi, nos sœurs, nos cousines, nos filles… Pourtant le film commence par l’intrusion violente des forces de l’ordre dans le pavillon coquet où vit Sonia. Perquisition, arrestation de la jouvencelle qui s’est laissée embrigadée par Daesh sans que son entourage s’en doute. Ces mères et ces pères qui s’effondrent, qui ont fait de leur mieux et culpabilisent de n’avoir rien vu venir, ça aurait pu être nous, vous, nos parents, nos amis…

Forcément, dans le climat actuel, quand on nous a proposé un film sur la « radicalisation », on a chaussé notre regard le plus critique. On guettait le détail démagogue, l’explication toute faite, le faux pas : il n’y en a pas ! Marie-Castille Mention-Schaar déconstruit les raccourcis faciles, stigmatisants, qui ne servent que la carrière de ceux qui les professent. Et en plus elle nous tient en haleine, comme dans un thriller psychologique très bien renseigné (elle a passé des mois à étudier, rencontrer notamment des ados en voie de déradicalisation). Excellent outil pour décortiquer les processus d’embrigadement, comprendre combien il est facile de se laisser aspirer par des mécaniques psychologiques si bien huilées. Puis combien, par la suite, il est difficile, mais pas impossible, d’en réchapper. Long processus décrit avec tact dans lequel Dounia Bouzar accompagne des jeunes et leurs parents tous les jours, dans la vie en vrai comme à l’écran. Quant aux acteurs professionnels, ils se sont investis à tel point qu’ils nous font oublier qu’ils interprètent des rôles. C’est plein de tact, passionnant, efficace.