Affiche du film Eva ne dort pas

Eva ne dort pas

de Pablo Aguero
VOSTFR
Bande annonce
Film français, argentin et espagnol sorti le 6 avril 2016
Avec Gael García Bernal, Denis Lavant, Daniel Fanego, Imanol Arias, Sofia Brito, Sabrina Macch
Genre : Drame, Historique
Durée : 1 h 27

1952, Eva Perón vient de mourir à 33 ans. Elle est la figure politique la plus aimée et la plus haïe d’Argentine. On charge un spécialiste de l’embaumer. Des années d’effort, une parfaite réussite. Mais les coups d’état se succèdent et certains dictateurs veulent détruire jusqu’au souvenir d’Evita dans la mémoire populaire. Son corps devient l’enjeu des forces qui s’affrontent pendant 25 ans. Durant ce quart de siècle, Evita aura eu plus de pouvoir que n’importe quelle personnalité de son vivant.


Critique

C’est un film étrange et assez fascinant, un récit surréel au croisement de la petite et de la grande Histoire. En 1952, Eva Peron, bien qu’elle n’ait que 33 ans, est déjà une icône pour tout un peuple. Femme du président d’obédience marxisante, elle a obtenu pour l’Argentine le vote des femmes et a créé une fondation qui œuvre pour l’émancipation sociale de la classe ouvrière. Mais la maladie va interrompre brutalement cette trajectoire hors du commun, un cancer foudroyant va l’emporter à l’âge où le Christ est monté sur la croix. Dans ce pays catholique, la disparition prématurée de la jeune femme à la blondeur pure, au regard déterminé mais bienveillant, va la transformer en sainte des forces progressistes, toujours adulée de nos jours et à qui se réfèrent des générations de femmes politiques, la dernière en date étant Christina Kirschner, récemment présidente…

Si Eva Peron est une personnalité connue du monde entier, on ignore généralement le destin rocambolesque de sa dépouille. Dans la plus pure tradition soviétique, le corps d’Evita Peron fut embaumé grâce à une technique ultra moderne (l’injection d’une substance plastique pour remplacer le sang et momifier les tissus). Rien de très neuf, Lénine l’avait été bien avant elle… C’est avec le renversement de son mari et l’arrivée au pouvoir d’une junte militaire que tout va basculer. Le corps d’Eva Peron, gardé au mythique batiment de la CGT, fait l’objet d’un culte bien gênant pour le nouveau pouvoir en place. Mais les généraux sont des catholiques convaincus, leur électorat aussi, on ne peut donc se débarrasser du cadavre de celle qui pourrait être leur pire ennemie, même d’entre les morts. Alors va commencer le périple ubuesque d’Eva Peron momifiée, enlevée en grand secret et cachée via le Vatican durant près de 25 ans.

Le film, à la construction assez déroutante, à l’esthétique stylisée, au récit extrêmement théâtralisé, mêle avec maîtrise scènes de fiction et images d’archives passionnantes, montrant bien la liesse qui entourait chaque apparition de l’héroïne. Pablo Agüero prend le parti de mener son récit en suivant des hommes de l’ombre au rôle trouble : l’embaumeur qui fut de long mois l’unique gardien d’Evita, le sinistre colonel d’origine française (rappel du rôle de quelques anciens d’Indochine dans la dictature argentine) qui eut la mission d’enlever et de transporter en lieu sûr le corps, bien plus tard les geôliers d’un des généraux enlevé pour lui faire justement avouer la cachette de la dépouille d’Evita. Et enfin un des généraux de 1976, heureux d’enterrer enfin celle qui tenait une trop grande place dans le cœur et l’esprit des Argentins.

Eva ne dort pas est une belle réflexion sur la valeur symbolique, et éventuellement irrationnelle, des grandes figures historiques, qui, malgré les périodes sombres de persécution et de dictature, ont continué à inspirer des générations successives.