Affiche du film Elle

Elle

de Paul Verhoeven
Bande annonce
Film français et allemand sorti le 25 mai 2016
Avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny, Charles Berling, Virginie Efira, Judith Magre
Genre : Thriller
Durée : 2 h 10

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2016.

Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d’une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d’une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu. Inébranlable, Michèle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s’installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer.


Critique

Une fois de plus, ce film est l’occasion d’une performance exceptionnelle de la décidément immense Isabelle Huppert, dans un personnage qui par certains côtés pourrait évoquer celui de La Pianiste de Michael Haneke qui lui avait valu, en 2001, un prix d’interprétation à Cannes. Sans vendre la peau de l’ours ni les feuilles de la palme, on peut penser que, quinze ans plus tard, l’actrice a des chances de doubler la mise à l’occasion du Festival 2016.

Comme dans La Pianiste, Isabelle Huppert incarne une femme respectable et installée. Elle est ici Michèle, dirigeante d’une société de création de jeux vidéo qui a tout réussi, même son divorce… Belle maison dans la chic banlieue ouest de Paris, fils bordélique mais aimant. Rien ne semble pouvoir obscurcir sa vie de femme épanouie et indépendante. Jusqu’au jour où, brisant le calme paisible de sa demeure, surgit un agresseur masqué, et la violence du viol est d’autant plus terrifiante qu’elle surprend totalement.

Une fois le choc passé, le plus troublant est peut-être la réaction de Michèle : au lieu d’appeler médecins, policiers… elle va prendre un bain, panser un peu ses plaies, prétendre auprès de son fils et de ses amis une chute de vélo, et continuer de vaquer à ses occupations personnelles et professionnelles habituelles. Elle va juste se contenter de demander à faire changer ses serrures… Et puis, sentant au fond d’elle même que son agresseur masqué ne lui est peut-être pas inconnu, elle va mener l’enquête, chasser le prédateur… Est ce l’un des brillants et inquiétants créateurs de jeu pour adolescents, un peu trop accros à l’adrénaline et aux plaisirs violents ? Ou quelqu’un d’encore plus proche ?

Elle est un thriller psychologique haletant, volontiers malaisant comme disent encore nos cousins québecois, que n’aurait pas renié le grand Alfred. Un thriller qui plonge aux tréfonds des recoins les plus sombres de l’âme humaine : autant celle de l’agresseur présumé, dont le spectateur doute jusqu’au bout de l’identité, que de sa victime, dont la psychologie est parfois tout aussi inquiétante. Et le film – qui fera probablement débat voire déplaira viscéralement à certain(e)s – pose la question intime de la réaction à une agression aussi terrible qu’un viol, quand on est en l’occurrence une femme indépendante qui a toujours géré sa vie sentimentale, sexuelle et professionnelle d’une main de fer, en l’occurrence encore quand on a vécu une enfance marquée par le tragique et la violence.

On ne s’étonnera pas que Paul Verhoeven – que certains journalistes facétieux ont affublé du sobriquet de « hollandais violent » – se soit intéressé à cette intrigue plus que troublante imaginée par Philippe Djian dans son roman Oh. Verhoeven, qui a débuté dans les années 70 aux Pays Bas avec des films qui plongeaient dans les rapports ambigus entre le sexe, le plaisir et la violence (il faut découvrir d’urgence le génial Turkisch delices avec Rutger Hauer), s’est ensuite illustré avec des films hollywoodiens qui ont toujours combiné le spectacle, le divertissement et une vision extrêmement dérangeante de l’humanité et des systèmes sociaux dont elle s’est dotée (La Chair et le sang, Robocop, Total Recall, Starship Troopers…).

Aujourd’hui, à bientôt quatre-vingt ans, Paul Verhoeven n’abandonne rien de ses thématiques inconfortables ni de ses obsessions périlleuses. Il a par contre acquis une maîtrise de son art du récit et de la mise en scène qui en favorisent une expression sinon plus forte, en tout cas plus subtile.